La compagnie des Indes

 

 

Je n’arrive pas à trouver le sommeil et je me retourne dans ma couchette. L’obscurité épaisse de l’entrepont, le manque d’air, m’angoissent. Je monte sur le pont pour prendre l’air.

Au-dessus de moi, le ciel est étoilé. Je suis allongé sur l’avant, pour regarder, au-dessous de moi, le spectral tourbillon d’écume que rejette, de droite et de gauche, l’étrave du navire.

Que déjà me paraît loin ma ville natale et ma maison, rue des Fontaines. Nous sommes partis de Lorient ce matin, 2 février 1751.

J’ai admiré la manœuvre du départ. Les gabiers agiles grimpaient dans les mâts, tous des gaillards dont le plus vieux a trente ans. Ils avaient plus tôt monté au perroquet du grand hunier qu’on avait tourné la tête et je croyais voir cent danseurs de corde qui, au moindre coup de sifflet, voltigeaient dans les airs. En passant sous les remparts de la citadelle de Port-Louis, je serrai dans ma poche le galet que j’avais trouvé sur les bords du Scorff. Je savais qu’il serait mon seul lien avec mon pays. J’étais embarqué comme mousse à bord du vaisseau le Duc de Béthune. Mon père Jacques Le Viel, m’avait trouvé cet embarquement grâce à son compagnon Julien Perricq charpentier de marine à bord.

Mes parents m’avaient encouragé à devenir marin. J’avais d’abord embarqué sur un caboteur pour six mois de navigation. A mon retour ils m’envoyèrent chez un maître géographe pour apprendre le pilotage. Ainsi je me suis retrouvé enrôlé à bord de ce vaisseau de la Compagnie des Indes.

« Antoine, que fais-tu sur le pont ? » cria Guillaume le contre maître.

Je retourne rapidement dans l’entrepont. Une odeur épouvantable me prend à la gorge. Je dois pourtant m’y habituer. En avançant dans l’obscurité, l’angoisse me submerge à nouveau. Je ne sais plus où je suis lorsque je sens quelqu’un me frôler. Je m’apprête à crier.

« Chut ! Je vous en prie, taisez-vous ! » me dit une douce voix féminine.

- Qui êtes-vous ? 

- Je m’appelle Jeanne Ochois, et je me suis cachée dans cette soute pour rejoindre les Indes. Ne me dénoncez pas, ils me ramèneraient à terre. »

Intrigué de n’avoir pu découvrir le visage de cette mystérieuse personne, je retourne dans mon hamac.

A mon réveil, je me demande si je n’ai pas rêvé. Je dois aller porter le café aux officiers. Lorsque j’approche de la cabine des passagers, j’entends la voix furieuse du capitaine. J’entre et vois un groupe. Je comprends aussitôt qu’il s’agit de passagers clandestins.

Mon regard est attiré par celui d’une jeune fille. Je pense aussitôt à ma rencontre nocturne. Elle me sourit, c’est Jeanne. Je continue mon chemin me demandant ce que va devenir cette jeune fille.

Le vacarme est incessant : le choc de la mer sur la coque, le claquement des voiles, le sifflement du vent dans les haubans, les cris, les conversations, les ordres, les bruits de toutes sortes et dominant le tout, le bruit infernal des animaux de basse cour effrayés et en proie au mal de mer.

Dans la journée je fais mon dur métier de mousse. J’embrouille les cordages, je me pique en voulant coudre un voile, je tombe en grimpant aux mats. Je me fais traiter de toutes sortes de noms d’oiseaux : sur le vaisseau ces noms remplacent les gros mots interdits par le capitaine.

« Qu’est-ce qui m’a fichu un pareil sapajou ! Sauve-toi vite avant que je te caresse les côtes à coups de pagaie. » hurle le maître d’équipage. Je regarde la mer et apprends des mots.

Les mots du bateau : artimon, perroquet, cacatois, drisse, haubans, brigantine.

Les mots de la navigation : largue, travers, fuite, lofer, sextant, rose de compas.

Dans la soirée je dois apporter le repas aux officiers. Les repas sont préparés sous le gaillard d’avant. Le côté tribord est réservé à l’équipage. On y trouve la maie du boulanger, le four à pain, et le côté de la cuisine réservée à la marmite de l’équipage. La préparation des repas de l’équipage est l’affaire du maître-coq, du boulanger et des mousses.

Les repas à la table du capitaine sont peu variés, mais les plats sont cuisinés et servis à table. On ne fait pas toujours bonne chère, surtout quand les animaux sur pied viennent à manquer, mais la différence est très grande avec la nourriture de l’équipage.

Pour nous la ration ordinaire se compose de pain ou de biscuits, de légumes secs, fèves ou haricots, de salaisons (viande, lard ou morue), d’un peu de fromage et de riz.

La viande et le poisson sont bouillis dans une grande marmite et l’eau de cuisson est servie sous forme de soupe accompagnée de fèves et de haricots dans laquelle nous trempons les biscuits de mer pour les amollir. Les récipients sont en bois cerclé de fer : la gamelle qui contient la soupe et la viande pour sept hommes, le gamelot pour les biscuits et le pichet à vin d’une contenance d’environ deux litres. Nous mangeons dans des bols en bois avec une cuillère taillée avec art dans du châtaignier et un couteau que nous portons toujours sur nous. Les officiers mariniers touchent une ration et demie, ils ont plus de vin, de viande et de fromage.

Ce jour là mon esprit est occupé par l’image de cette jeune fille que je venais d’entrevoir et que j’avais frôlée dans la nuit. Pourquoi était-elle à bord ? Elle semblait si jeune. Le soir je suis rassuré en apprenant que le capitaine continue son chemin et garde tous les passagers trouvés à bord...

Les jours passaient. Jeanne était devenue mon amie. Pendant les périodes de repos, nous nous retrouvions sur le gaillard d’avant avec les matelots pour écouter des conteurs intarissables. Charles, fils de Joseph Sergent de Belle-Isle en Mer, en est un, capable pendant la durée d’un quart de six heures de raconter des histoires merveilleuses aux camarades assemblés autour de lui. Beaucoup abandonnent peu à peu leur partie d’osselets, de jeux de dames ou d’échecs, de dominos, pour venir le rejoindre. Charles le tonnelier, a l’art de nous entraîner dans des histoires incroyables. Avec lui le temps passe sans ennui.

Sa bouche édentée crache des postillons et des mots merveilleux ! Alizés, poisson-lune, hibiscus… Je suis fasciné. J’attrape les mots au vol et le soir dans ma couche je me les répète doucement.

Les officiers et les passagers eux peuvent se consacrer à la lecture quand il n’y a pas trop de roulis.

La ligne - l’équateur - est passée le 1er mai. La cérémonie s’est faite très honnêtement, le capitaine ayant interdit tous les abus qui se passent ordinairement à cette espèce de bacchanale marine, dont les suites sont souvent fâcheuses. Pas d’hommes à demi-nus et aux trois quarts ivres, les oreilles des dames du bord seront épargnées.

 Dans le « pot au noir », j’apprends les mots de l’ennui des jours sans vent, du désespoir des jours sans boire. Heureusement, une belle brise se met à souffler. Les voiles s’enflent à nouveau et le Duc de Béthune file sur la mer.

Un matin, je brique le pont comme d’habitude, quand un cri me fait sursauter :

« Terre, terre ! » hurle la vigie.

C’est la cohue sur le pont, des hurlements de joie, des rires, des embrassades, Michel de Baud sort sa bombarde et se met à jouer des airs joyeux de chez nous. Le Capitaine nous offre même une tournée de tafia pour fêter l’événement.

Toute la journée, chacun s’affaire à sa tâche mais profite de la sieste pour faire sa lessive et une grande toilette au savon noir et à l’eau de mer. Il faut être propre pour aller à terre !

Enfin, nous longeons la côte du Brésil , bordée de sable blond et d’une végétation touffue d’un vert intense bien différente de la lande bretonne.

Dans la soirée, nous doublons la ville de Salvador de Bahia, blanche et colorée de rose, bleue, jaune et entrons dans la baie de Todos dos Santos. Que c’est beau !

« Nous resterons une dizaine de jours au mouillage, pour nous ravitailler en eau douce, en légumes frais et secs, en fruits, en volaille et en bœuf. Il vous faudra briquer le bateau du pont aux cales, récurer le parc à bestiaux et les cambuses. Mais d’abord, une journée de liberté pour tous ! » annonce le capitaine.

Dès l’aube, le lendemain, j’enfile ma chemisette blanche, ma culotte de drap bleu, ma paire de souliers qui me fait mal aux pieds, et nous partons, Jeanne et moi, entraînés par Julien qui connaît bien la ville.

« Allons à la Basilica do Sé remercier notre bonne mère la Sainte Vierge d’être arrivés à bon port. »

Je n’ai jamais vu d’église aussi belle, toute recouverte de marbre et avec treize autels. Il y fait bien frais en rapport avec la chaleur étouffante du dehors. Je prie pour ma famille, elle me manque, ma mère surtout. Je la revois, penchée sur les piles de linge fin que les bourgeoises lui portaient à laver...

Nous allons ensuite au hasard des rues, le long des belles maisons colorées bleues, roses ou vertes.

Le Largo do Pelourinho est bien triste à côté : des esclaves noirs ayant fauté sont attachés au pilori par de gros bracelets de fer, leur corps est strié de coups de fouet, les mouches s’agglutinent sur leurs plaies ouvertes.

«  Venez, nous dit Julien, ne nous attardons pas ici. Je crois que vous avez bien besoin d’un coup de rhum .»

Dans une auberge enfumée où flottent des odeurs fortes et pimentées, je me régale de « muqueca » mais je grimace en goûtant le « caruru », c’est gluant et baveux. Jeanne ,elle, préfère les « quindins », petits gâteaux à base de noix de coco râpée.

En regagnant le quai, dans une ruelle sombre, nous assistons à une drôle de scène ; des esclaves noirs s’affrontent dans une sorte de danse-lutte d’abord lente, puis de plus en plus rapide au rythme d’instruments bizarres : une espèce d’arc muni d’une noix de coco, des cornets de fer que les musiciens frappent avec une baguette. C’est étrange et envoûtant à la fois ...

De retour à bord, la tête un peu lourde et pleine d’images colorées, je me laisse tomber dans mon hamac.

Dix jours plus tard, nous appareillons et quittons le Brésil. Au-dessus de la côte, les nuages s’étaient mis à ressembler à des montagnes ; on ne voyait plus de la terre qu’une longue ligne verte se détachant sur des collines bleutées. L’eau était devenue d’un bleu sombre, si sombre qu’elle paraissait violette...

Une nuit, quelque temps après le passage du tropique du Capricorne, je me réveillai trempé de sueur, grelottant, l’estomac chaviré. Impossible de quitter mon hamac, tout tourne autour de moi. Ma peur tenace du noir s’ajoute au malaise. La nuit me semble interminable, le lendemain encore plus faible je ne peux me lever. Suis-je atteint de la même fièvre que certains de mes camarades ? Combien de jours s’écoulent alors ; dans mon délire, j’entrevois le visage de Jeanne penché sur moi, celui de ma grand-mère qui se superpose… des lèvres qui bougent… Je ressens des doigts mouillés qui effleurent mes lèvres, le contact du linge humide qui me rafraîchit le visage.

A un moment, j’ouvris les yeux, la fièvre m’avait quitté. J’étais très faible, j’avais beaucoup maigri. Mais Jeanne était là. Elle m’aida à me lever.

Beaucoup d’entre nous étaient morts, dont Charles Sergent que nous enterrons aujourd’hui. Nous sommes tous réunis sur le pont. Une grande émotion se lit sur tous les visages. Charles était celui qui nous faisait rêver à travers ses histoires. Après une brève oraison funèbre prononcée par le Révérend Père Prosper Lessore, notre aumônier, on laisse tomber le corps à la mer, enseveli suivant la coutume avec deux boulets de canon aux pieds pour faire lui-même sa fosse. Quand un marin meurt, il est vite « enterré », on le roule dans un morceau de vieille toile que l’on coud. C’est Charles, fils de Philippe Blevec de Lorient, maître voilier qui s’en est occupé.

Nous sommes tous atterrés lorsque nous voyons le linceul flotter et s’engouffrer dans le ressac du gouvernail, où il est resté là quatre grosses heures... D’où vient ce prodige ? Ce corps en attend-il un autre ? Ce cadavre qui flotte et refuse de disparaître, est une vision à la fois fascinante et insupportable. Nous faisons tous un signe de croix.

Le soir, je ne peux trouver le sommeil. Je suis révolté à l’idée que la mort d’un simple matelot n’a pas le droit à autant de considération que celle d’un officier. Eux ont le droit aux honneurs du bord, à une vraie messe et à un cercueil. Seul dans le noir avec ma peine, je sens l’angoisse monter en moi...

Je reprends des forces jour après jour. Le voyage continue long et monotone. Heureusement, Jeanne est là ; je l’aime beaucoup, elle est gaie et généreuse. Ensemble, nous avons parfois des fous rires complices, ou nous partageons des secrets. Un jour, elle m’a confié pourquoi elle s’était embarquée clandestinement.

« Tu dois te demander, Antoine, pourquoi une jeune fille de 14 ans décide de s’embarquer ainsi ?

« Oui, Jeanne, mais je n’osais pas te le demander. »

- Eh bien voilà, je n’ai jamais connu mon père, je sais seulement qu’il s’est embarqué il y a fort longtemps. Il se serait installé du côté de Malacca. Ma mère est morte, alors j’ai décidé de retrouver mon père.

- J’espère que tu le trouveras ! »

- Oui, moi aussi mais en même temps j’ai un peu peur. J’ai tellement rêvé de lui ; sera-t-il comme je l’ai imaginé ? Je risque d’être très déçue... »

La traversée s’étire interminable. Nous avons tous hâte de toucher terre.

Enfin l’île de rêve apparut sur l’horizon :

« Bourbon ! » hurle la vigie.  

Une grande agitation s’empare des matelots. Même le capitaine s’y met, parcourant le pont à grandes enjambées, donnant ordre et contrordre ! Au milieu de ce remue-ménage, je suis heureux : je vais enfin découvrir la fameuse île Bourbon.

De plus près, l’île me semble inhospitalière. De hautes montagnes abruptes tombent presque jusqu’à la mer, couverte d’une végétation qui me rappelle le Brésil, un mince cordon littoral de roches volcaniques déchiquetées.

Pas de port, juste un abri, une longue jetée de bois pour décharger vivres et matériel que nous apportons à Bourbon. Nous jetons l’ancre dans la baie de la Possession et débarquons avec les chaloupes.

Beaucoup d’entre nous sont morts lors de l’épidémie, nous sommes tous très affaiblis. Le capitaine décide une escale de plusieurs semaines afin que nous retrouvions nos forces... et le bateau aussi !

C’est avec Michel de Baud cette fois que je vais à Saint-Paul me recueillir à la grotte des premiers Français devenue lieu de culte. La statue de la Vierge est très fleurie, des dizaines de bougies brûlent dans la pénombre, l’odeur d’encens se mêle à celle, putride, de la grotte et mon ancienne peur du noir me prend à la gorge.

Nous sortons, Michel raconte :

«  Imagine, petit, nos ancêtres ont échoué là, sur ce rivage de galets après avoir traversé un ouragan. L’île était encore moins accueillante que maintenant. Personne. Une végétation étouffante, mais une grotte avec de l’eau fraîche. Leur vie n’a pas dû être facile. »

Les semaines ont vite passé, à bord à remettre le bateau en état, et à terre à la découverte de l’île. Elle est finalement plaisante : Saint-Denis avec ses belles demeures créoles, Saint-Paul gros bourg turbulent, Saint-Pierre joli port de pêche.

Ce qui me frappe le plus sont les immenses plantations de canne à sucre où des centaines d’esclaves noirs travaillent dur par tous les temps. Le rhum est fort bon sur l’île, nous en chargeons d’ailleurs plusieurs tonneaux dans le caveau du capitaine !

A la mi-août de 1752 nous appareillons. C’est l’hiver ici, il fait bon, une belle brise de nordet nous éloigne rapidement de l’île. Finalement, je suis content de reprendre la mer.

Dans l’Océan Indien, on essuie tempêtes sur tempêtes. Au plus fort des ouragans tout le monde prête la main aux manœuvres. Des paquets d’eau passent par dessus bord , les voiles se déchirent, la coque craque de toute part, les tarets qui la rongent travaillent plus vite dans ces eaux chaudes. Les navires sont comme les hommes, ils s’amollissent rapidement dans les mers du sud.

Guillaume hurle.

- « Accroche-toi, cacatoès ! Et ne regarde pas derrière ! »

Je regarde quand même à la poupe : une montagne d’eau poursuit le voilier qui fuit en planant sur les vagues. Le navire menace de se disloquer, on sent la mort toute proche mais le bateau ne coule pas et c’est presque un miracle.

L’équipage est épuisé.

Le Duc de Béthune parvient un beau jour face à une petite ville ocre et blanche au soleil : Pondichéry. Beaucoup plus d’ocre que de blanc d’ailleurs. Pour quelques maisons en maçonnerie vaguement alignées dans la « ville française », il y a beaucoup de cabanes en branchages, en terre et en palmes qui abritent des familles misérables.

Le débarquement est encore une aventure. Comme il n’y a pas de port, les navires jettent l’ancre en rade et il faut pour se rendre à terre, franchir une grosse barre de lames qui déferlent. On a le choix pour le faire entre les chaloupes à l’européenne d’apparence plus sûre mais qui chavirent parfois, et les embarcations indigènes, grossiers assemblages de poutres, que chaque vague inonde mais qui ne coulent jamais. Dans l’un et l’autre cas l’émotion est garantie et la douche assurée.

Passé ce baptême, on se retrouve sur la plage grise de la petite colonie, face au bureau de la Compagnie. Une rue de terre, quelques hangars, un bâtiment de pierre et une ou deux batteries de canons.

Quelques jours sont nécessaires au chargement des étoffes de coton d’une infinie variété et au ravitaillement en eau et vivres.

A l’escale de Malacca, Jeanne descend avec la famille Diego Moxica qui l’a engagée comme servante. J’ai le cœur gros.

Nous repartons pour Manille.

La chaleur est étouffante dans la cale, impossible de dormir, je quitte ma couche pour essayer de trouver un peu de fraîcheur sur le pont. Julien, accoudé au bastingage, semble rêveur.

« Alors, fiston, pas moyen de dormir… C’est toujours comme ça dans ce coin là… Regarde les étoiles, elles brillent beaucoup et une plus que les autres. Tu la vois, ma bien-aimée l’observe aussi, j’en suis sûr… Elle me manque, tu sais !

- Jeanne aussi me manque… Ce n’est pas la première fois que je viens ici… Par une nuit aussi chaude Jeanne m’a entraîné dans une chaloupe, à l’abri des regards. Elle m’a embrassé, caressé. Nous nous sommes enlacés et elle m’a permis de devenir un homme…

- C’est bien fiston, tu es des nôtres, maintenant ! »

A notre escale de Manille, un passager particulier, Pierre Poivre, s’est embarqué à notre bord. C’est un original, aventurier, passionné de plantes, il a couru les mers de Chine à la recherche des précieuses épices : le muscadier et le giroflier, jalousement défendues par les Hollandais. Ses aventures me passionnent. Un soir, il me raconte comment il a subtilisé des noix de muscade.

« Il m’a fallu ruser, et ça n’a pas été facile. J’ai lié amitié avec le gouverneur espagnol de Manille qui s’est fait mon complice. Il m’a permis l’achat de noix de muscade à des trafiquants de passage, et il a fait semblant de ne pas voir que j’ai fait germer certaines d’entre elles dans un carré de terre ; malheureusement les petits plants ont crevé ! Aussi j’ai fait coudre dans la doublure de mon habit les noix des Hollandais. J’espère bien les ramener à l’Ile de France. »

Après une escale à Wampou, comptoir de la Compagnie, nous mettons le cap sur Canton.

De mer, on n’en voit d’abord que de hautes murailles. La ville est fermée aux étrangers, seul un long quai nous est accessible. C’est là que se trouve l’entrepôt français, dans le quartier des hongs. Entre les hangars et les murs de la ville c’est un dédale de petites rues bordées d’échoppes. Je cheminais parmi ces ruelles lorsque mon regard fut attiré par de magnifiques porcelaines chinoises au décor bleu et blanc.

« Elles sont belles n’est-ce pas, elles sont faites avec les terres blanches des hautes collines ! »

Un vieux chinois maigre à la longue barbe, me regarde en souriant.

« Comme j’aimerais pouvoir en offrir une à ma mère ! »

Je mets machinalement la main dans ma poche  et y sens mon galet. Je le sors et le fais tomber. Je le ramasse précipitamment.

Le vieil homme avait certainement deviné combien cet objet était précieux pour moi.

« Il est beau ce galet, veux-tu que j’écrive quelque chose dessus ? »

« Oh oui ! »

Le vieux chinois saisit un pinceau à poil de chèvre, sa bouteille d’encre de Chine et se met à peindre des signes incompréhensibles pour moi.

« Tu vois ce signe, m’explique   le vieil homme, il veut dire « toit » et celui-là dessous « femme ». L’ensemble des deux signifie la paix, ainsi pourras-tu aller...  »

Tout heureux, je regagne le bord.

Sur le quai règne une grande effervescence, une foule bariolée et cosmopolite s’agite : les uns portant à bord des balles de soie sur leurs épaules, d’autres des caisses de thé, ou de précieux colis de porcelaines fines, d’autres encore déchargeant des draps de Reims, des dorures ou des vins de Bordeaux.

Une multitude de sampans fait la navette entre le quai et les bateaux marchands.

Il nous faut plusieurs semaines pour remplir les cales où flottent des odeurs d’épices : poivre et cannelle.

Bientôt nous reprenons la mer. Une partie de l’équipage s’est renouvelée. Un des matelots attire mon attention. Il porte un tatouage au bras droit : un signe chinois. Le père de Jeanne en portait un aussi. Je vais vers lui :

« Qui es-tu ? »

-  Je m’appelle Nicolas de Lorient. »

A ce moment là je lui montre la dent de cachalot que Jeanne m’a offerte.

 « - Où as-tu trouvé cela ? 

- C’est une jeune fille qui me l’a donné avant de débarquer à Malacca où elle pensait retrouver son père.

- Connais-tu son nom ? 

- Elle s’appelle Jeanne Ochois de Lorient.

- Mais c’est peut-être ma fille. »

Curieusement c’est moi qui avais retrouvé le père de Jeanne...

 Nous naviguions depuis plusieurs jours quand soudain, tombant de la hune :

« Frégate anglaise  à bâbord ! Branle-bas de combat ! »

Au cri des maîtres bondissent les matelots de la bordée d’en bas, hors de leurs hamacs humides. A ceux d’en haut on distribue déjà mousquets et piques, et aussi des clous à trois têtes qu’ils sèmeront sur le pont en cas d’abordage. Dans l’entrepont, les canonniers se hâtent de décapeler leurs pièces, d’y pousser un chiffon sec, d’y enfoncer gargousses de poudre, bourre et boulet. On installe des seaux d’eau pour lutter contre les incendies et une épée apparaît à la main du capitaine.

C’est la frégate du commodore Barnett, qui nous tombe dessus. Nous ne faisons pas le poids et ne devons notre salut qu’à la fuite.

Les vents nous sont favorables et bientôt nous sommes en vue de Batavia. Je ne suis pas mécontent de débarquer. Pierre Poivre me demande de l’accompagner à terre.

« Batavia est une plaque tournante de la navigation locale, dit-il, des caboteurs armés y apportent la récolte de girofle et de la muscade des Iles Moluques, et des vaisseaux plus gros la transfèrent vers l’Europe en de convois aussi bien protégés que ceux des galions d’or. »

Au hasard de notre promenade, nous découvrons sous un hangar de palmes ouvert aux quatre vents, la petite communauté hollandaise qui a revêtu les épais habits de fête d’un autre monde et d’un autre climat, et transpire en dansant lourdement. Au milieu de cette petite foule, à la grande table, le gouverneur en habit à dentelles essaie de faire honneur au repas de fête, entouré des plus belles dames de la ville et de quelques chefs indigènes drapés de cotonnades criardes, auxquels il a fallu faire plaisir.

Et par-dessus tout cela, entêtante, écœurante, flotte partout, dans le grand hangar, sur la ville, sur la baie et loin au large, l’odeur grasse des quintaux d’épices qui brûlent trop doucement.

C’est la seule fête païenne de l’année, une nuit formidablement parfumée... la fumée la plus chère du monde !

Un chargement de café complète notre cargaison déjà tellement importante qu’il nous faut ranger quelques ballots dans la chambre du capitaine.

Cap sur l’Ile de France !

Nous y accostons fin février 1753. Nous devons y rester plusieurs mois, le bateau en carénage au chantier naval du Port-Louis, avant le retour sur L’Orient.

J’ai donc tout le temps de visiter l’île en compagnie de Julien ou de Pierre Poivre.

L’Ile de France est bien différente de Bourbon, son relief est moins tourmenté et y réserve beaucoup de terres cultivables, pas tellement exploitées d’ailleurs, et pourtant ce ne sont pas les esclaves noirs qui manquent ici aussi ! Il s’y trouve de nombreux abris côtiers dont deux grands havres naturels : le Port-Louis, grand port commercial qui me rappelle un peu L’Orient, et Mahébourg, grosse forteresse au sud de l’île, qui la défend si bien contre les Anglais.

Les habitants sont aussi différents en Ile de France. Ils se prennent pour des citadins et traitent avec mépris les « paysans » de Bourbon.

Par un chaud matin de mars - nous sommes encore en été - Pierre Poivre me demande de l’accompagner.

« Antoine, voudrais-tu visiter une belle demeure créole ?  Je dois me rendre au « Réduit » chez mon ami Barthélémy David, gouverneur de l’Ile de France. »

«  Oh ! Merci, monsieur Poivre, avec grand plaisir. »

Nous atteignons la « folie » au bout de plusieurs heures de marche par de mauvais chemins. Je n’étais pas très rassuré en traversant les forêts hantées de noirs « marrons » - c’est-à-dire des esclaves évadés. Heureusement, nous n’en avons guère rencontrés.

Quelle belle demeure que le « Réduit », avec ses jardins, ses bassins, les « avenues » qui coupent les bois environnants, mais surtout son jardin d’acclimatation : il s’y trouve une multitude de fleurs d’Europe et d’Asie, des arbres fruitiers de toutes sortes, des légumes variés, le tout arrosé par des rigoles d’une eau vive qu’on y a fait venir.

«  Je songe à y faire germer mes noix de muscade, me dit Pierre Poivre. Monsieur Aublet, jardinier botaniste, pourra veiller dessus lors de mes prochains voyages, car tu sais, je compte repartir bien vite. Il me faut d’autres noix et des girofliers. Ma bataille pour implanter ces fameuses épices en Ile de France n’est pas encore gagnée ! »

Au fil des jours, le « Duc de Béthune » a repris fière allure, le voilà à nouveau à quai, se balançant doucement sous le souffle des alizés. Le capitaine active les préparatifs du départ prévu pour la mi-mai. Appuyé au bastingage, je pense avec tristesse, aux amis connus et perdus durant ce long voyage, mais avec chaud au cœur, à ma famille que je vais bientôt retrouver.

Août 1753, on sent que le voyage tire à sa fin. Hommes et bâtiment sont fatigués. Nous avons quitté Lorient il y a déjà deux ans et demi et c’est avec émotion que je vois se découper au loin les falaises de l’île de Groix. L’arrivée dans la rade me paraît interminable. On double l’île de Groix et enfin on s’engage dans la passe qui laisse Port-Louis à tribord et le petit village de Larmor à bâbord. Est-ce pour notre arrivée que les cloches retentissent ? Mon regard se porte sur le port de L’Orient, de nombreux vaisseaux mouillent au-delà de l’île Saint-Michel, mais je n’aperçois la tour de la Découverte, elle a disparu...

Tout d’un coup, il me tarde de retrouver les miens. Mais que sont-ils devenus ? Deux ans d’absence ont pu changer bien des choses. Je sens ma gorge se serrer et je prie. A bord, tout est calme. Instinctivement, en longeant la citadelle, je presse mon galet...

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